Le premier colloque « Haïti-Québec-Canada : Vers un partenariat en santé mentale » s’est tenu les 24 et 25 avril à Montréal sous la présidence d’honneur du Dr Legrand Bijoux, psychiatre, et organisé par le Professeur Yves Lecomte, professeur en santé mentale à la TÉLUQ, l'université à distance de l'Université du Québec à Montréal (UQAM). À travers une visioconférence, il a offert aux nombreux intervenants, tant en Haïti qu’à Montréal, d’engager le dialogue dans un domaine trop souvent négligé, mais essentiel à une qualité de vie satisfaisante : la santé mentale.
Ce colloque visait à :
- favoriser une rencontre des divers partenaires œuvrant auprès de la communauté haïtienne au Québec et au Canada en vue de créer un réseau de soutien mutuel dans les domaines de la recherche, des politiques et de l’intervention ;
- permettre aux membres de la communauté haïtienne du Québec et du Canada d’échanger avec leurs collègues d’Haïti sur les problématiques de la santé mentale à la fois communes et à la fois différentes ;
- prendre connaissance des solutions élaborées par les uns et les autres dans des contextes culturels différents pour répondre à ces problématiques.
La mission des Foyers Maurice Sixto
À l’occasion de cet événement, une entrevue avec le Père Miguel Jean-Baptiste, directeur du Foyer Maurice Sixto, a été diffusée en direct de Port-au-Prince sur la problématique des enfants confiés par les parents à des familles substituts, mais qui sont victimes d’exploitation en Haïti.
Dans cette entrevue, le Père Miguel Jean-Baptiste avoue avoir été inspiré dans son travail par l’histoire d’une petite fille en domesticité contée par Maurice Sixto, célèbre « conteur sociologue » haïtien; c’est ainsi qu’il a fondé les Foyers Maurice Sixto en hommage à ce grand artiste disparu aujourd’hui. « En 1989, on est passé à l’action et nous avons fondé les Foyers Maurice Sixto pour cette catégorie d’enfants restavek qui vivent dans des familles où, malheureusement, ils sont traités comme de véritables petits esclaves, a-t-il déclaré. Le Père Miguel Jean-Baptiste dit travailler avec tout son cœur pour permettre d’offrir un meilleur avenir à ces enfants, surtout qu’il est lui-même de souche paysanne. Il peut donc se sentir plus proche de ces petits qui ont été obligés de laisser leurs familles dans les campagnes. « J’aurais pu être un de ces enfants, c’est pour cela que je m’identifie à eux sans problème», a-t-il souligné.
L’idée de fonder les Foyers Maurice Sixto est née à partir du moment où il a recueilli 2 à 3 enfants restavek. Tout en essayant de leur venir en aide, le Père Jean-Baptiste se demandait, à l’époque, comment aborder les familles et la problématique des restavek. » Nous nous sommes d’abord lancés dans le vide et avons appris, avec le temps, comment ces enfants vivaient mais surtout proposer des alternatives pour les sortir de cette situation», a-t-il révélé. Dès lors, le Père Miguel et le personnel des Foyers Maurice Sixto se sont mis à l’écoute des doléances et des souffrances de ces petits êtres. Les Foyers Maurice Sixto est une organisation à but non lucratif. À travers ses actions, elle entend faire le plaidoyer de tous les enfants placés en domesticité.
L'objectif principal des Foyers Maurice Sixto (FMS) est d'apporter un soutien éducatif, psychologique et affectif aux enfants en domesticité afin de les aider à devenir des adultes autonomes et responsables. Les FMS ont également pour but de sensibiliser les familles d'accueil afin d'améliorer les conditions de vie et de travail des enfants. D’autre part, depuis sa fondation en 1989, les foyers encadrent les enfants en suscitant chez eux une prise de conscience en vue d'un changement de comportement au sein de la société, de les former, les prévenir contre la domesticité et de contribuer à la vulgarisation des œuvres de Maurice Sixto. Les FMS accueillent actuellement environ 300 enfants en domesticité à travers ses différents centres et participent activement à la réinsertion de cette catégorie d'enfants marginalisés et exclus de la société.
Le financement des FMS est principalement assuré par l’organisation internationale Terre des Hommes à Genève, en Suisse, et d'autres partenaires internationaux. « L'État ne nous apporte que la reconnaissance légale et rien de plus », déplore le Père Jean-Baptiste.
Des enfants traités en véritables petits esclaves
À la lumière de son expérience, le fondateur des FMS a révélé que la plus grande souffrance de ces derniers est la séparation avec leurs familles : « cette coupure forcée entre la famille d’accueil et la famille d’origine est imposée à l’enfant qui n’a d’autre choix que d’obéir aux deux familles. C’est l’étape la plus dure pour lui », constate le prêtre.
La seconde souffrance à laquelle doit faire face l’enfant restavek est le traitement qu’il reçoit dans sa famille d’accueil. En général, il n’est pas traité comme les autres enfants et doit tout faire, même le travail des adultes, selon le témoignage du prêtre. « Il fait à manger, va au marché, garde les autres enfants, transporte l’eau : il fait tout ! C’est cet enfant qui dort le plus tard et qui se lève le plus tôt», a déploré le Père Miguel Jean-Baptiste. Pour ce dernier, l’absence totale des droits de ces enfants domestiques, découle de la mentalité des parents autant que de leurs propres enfants pour qui ces premiers ne sont véritablement que des restavek (reste avec, en créole). Pour contrer cette mentalité, le fondateur des Foyers M. Sixto souligne la nécessité de s’adresser aux familles d’origine afin de les sensibiliser à changer. Toutefois, il recommande aussi un travail en aval et en amont pour mieux cerner le problème et essayer de le résoudre une fois pour toutes.
Le Père Miguel a dénoncé les conditions déplorables dans lesquelles vivent ces enfants :
- la violence physique : l’enfant en domesticité peut être battu par tous les membres de la famille d’accueil, il devient un cobaye même sur le plan sexuel. Ce dernier sujet restant tabou, il est difficile pour les enfants de témoigner sauf lorsque des petites filles de 9 à 11 ans tombent enceintes et que le constat d’abus est, dès lors, flagrant;
- le comportement des parents dans les familles d’origine : même si ces derniers corrigent trop brutalement leurs enfants, lorsque ceux-ci deviennent des petits esclaves, les familles d’origine ignorent le sort réservé à leur progéniture. L’enfant domestique est souvent coupé de tout lien avec sa propre famille, en raison des distances qui les séparent, de l'analphabétisme et de l'absence de tout moyen de communication.
Des raisons principalement économiques poussent les familles pauvres des zones rurales à «donner» un de leurs enfants à des familles citadines en mesure de leur offrir un peu de nourriture et un coin pour dormir, espérant ainsi, assurer à leur enfant une vie plus décente.
Le placement des enfants comme domestiques est une pratique ancienne, mais l'aggravation de la situation politique et économique des dernières décennies a largement contribué à augmenter le nombre des enfants ainsi placés.
Le travail d'un enfant domestique est souvent très dur, jusqu'à 18 heures par jour. L'enfant-restavek, parfois âgé de 5 ans seulement, fréquemment sous-alimenté, ne reçoit aucune instruction et aucun salaire, la loi haïtienne ne prévoyant pas de rémunération pour ce type de travail.
Quel sort pour les restavek ?
Pour le Père Miguel Jean-Baptiste, le calvaire des enfants restavek peut dépasser le cadre de la famille dite d’accueil. En effet, il établit un lien entre ces enfants et ceux des rues car, dit-il, « lorsque l’enfant en domesticité n’en peut plus, il n’est pas rare qu’il gagne les rues». Pour le prêtre, ces enfants maltraités sont aussi une des sources de la violence et des kidnappings qui sèment actuellement le deuil en Haïti. « Ces enfants maltraités, abandonnés et qui ont subi tant de violence, se vengeront vers l’âge de 15-16 ans », a-t-il affirmé. « Négliger le sort de ces enfants donne comme résultat ce que nous sommes en train de vivre», a-t-il conclu.
Soulignons que depuis des décennies, l’État haïtien n’a pris aucune disposition pour cerner et résoudre la problématique des enfants restavek comme ceux des rues. Très peu d’institutions viennent au secours de ces petits êtres. Les Foyers Maurice Sixto se sont distingués dans leur noble mission et ont reçu l’année dernière, pour la seconde fois depuis 1992, le « Prix des Droits de l'Homme de la République française».
Nancy Roc
Panos Caraïbe
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